Contemplation

Absorbée par la contemplation de leur traits si parfaits, elle ne s'était pas rendue compte de ce qu'ils étaient, réellement...
 
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 Dialann - Alban O'Murchú.

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Alban O'Murphy

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MessageSujet: Dialann - Alban O'Murchú.   Dim 21 Juin - 14:38

Le Vent se Lève.







Prologue.

Qu'est-ce qui me reste de ma vie d'avant? Une partition déchirée, quelques photos aux archives, une lettre, et des millions de souvenirs. Des souvenirs agréables, des souvenirs désagréables, et d'autres insoutenables. Personne ne sera là pour raconter mon histoire et le jour où je mourrai, je le ferai seul et sans personne pour m'accompagner. Mais je ne veux pas disparaître complètement de la surface de cette planète rongée par le cancer humain. Je veux laisser ma trace. Peut-être que personne ne tombera jamais sur ce journal, mais j'aime à croire que si. J'aime à croire qu'un petit garçon, qu'une ménagère moyenne ou qu'un vieil homme lira ces pages, un jour. Quand je ne serai plus là. Peut-être dans deux mois, peut être dans mille ans. Je n'ai pas peur, je laisse mon empreinte, je suis éternel. Ce n'est pas par prétention ni orgueil. C'est par instinct, simplement, un instinct purement humain, profond, de ne pas vouloir être oublié. Le dernier instinct humain qu'il me reste.
J'ai pris la décision d'écrire mes mémoires sur ce papier pour les rendre réelles, palpables. Elles existent, ancrées dans les sillons des lettres sur la feuille, et si vous lisez ces lignes, si vous les lisez avec vos yeux, vous vous trompez. C'est avec le cœur qu'il faut les lire. Elles sont là, sous vos yeux, et vous passez sans effort d'un mot à l'autre, d'une ligne à l'autre. Mais vous n'imaginez pas la douleur incommensurable que m'arrache chaque mot que je couche ici. Chaque lettre est une épreuve. Mais il faut faire la paix avec son passé pour aller de l'avant. J'ai décidé d'aller de l'avant.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Dim 21 Juin - 16:56


Chapitre 1.
Bíonn caora dhubh ar an tréad is gile.
["On trouve des moutons noirs même dans le plus blanc des troupeaux." proverbe irlandais.]

Je m'appelle Alban O'Murchu. Je suis né le 25 mai 1897 à Cilenárrgond, dans le fin fond de l'Irlande paysane. Ma mère s'appelait Sinead et mon père Damien. Ils se sont mariés pour les terres, comme c'était commun en ce temps. Mon père me détestait. À cause de moi, il y avait des médisances dans le village, car j'étais brun et mon père roux. Comme tous les autres habitants, d'ailleurs. Je suis une illustration parfaite de l'expression "mouton noir".
Mon premier souvenir est celui de ma communion. Je n'ai jamais réellement été quelqu'un de très religieux, mais le catholicisme est ancré dans la culture irlandaise, plus que la Jigg, la Guiness ou le lancer de troncs d'arbres. On ne m'a pas demandé mon avis. Cependant, le prêtre était une personne d'une gentillesse et d'une douceur infinies. Il s'appelait Liam. Si tout le monde l'appelait "mon père", je crois que j'étais celui pour qui ces deux mots avaient le plus de signification. Mon père biologique passait le plus clair de son temps au pub d'O'Sullivan, en ville, et il ne m'aimait pas. Le père Liam faisait office de papa de substitution. Il en était conscient, et il remplissait son rôle mieux que quiconque.
Je n'étais que rarement accepté dans les jeux des autres enfants. On m'appelait Cieran ou l'Anglais. Mais leurs parents ayant un minimum de sens moral, ils finirent par laisser tomber l'Anglais et adoptèrent Cieran. Je ne m'en plaignais pas, ça ne m'amusait pas non plus. C'était ainsi, je faisais avec, me pliant à la fatalité comme un paysan courbe l'échine en tirant la charrue.
Un jour, alors que j'avais 6 ans, le père Liam proposa à mes parents de m'instruire. Il voulait me faire prêtre tant je mettais d'ardeur à l'étude du catéchisme. C'était pour éviter mon père, mais ça, le père Liam ne le savait pas, du moins c'est ce que je pensais. Ma mère se réjouit de la proposition du prêtre et mon père n'y prêta aucune attention.
Je me souviendrai toute ma vie de mon premier cours de lecture.
Les textes en latin comportaient des caractères vraiment étranges, des symboles impénétrables pour les non-initiés. J'avais l'impression que la lecture allait m'apprendre tous les mystères de l'univers.
Le père Liam était un excellent professeur. Il était compréhensif mais exigeant, sans sombrer dans le despotisme de certains maîtres d'écoles de l'époque. Il ne leva pas une fois sa main sur moi, et je ne lui donnais aucune raison de le faire. J'étais un élève sérieux, assidu, passionné. Je maîtrisai la lecture au bout de trois mois, l'écriture au bout de six. Il m'apprit à lire le latin, le gaélique et même l'anglais car il pressentait que cette langue me serait utile.
Je passai là les années les plus douces de mon existence. Le soir, ma mère me chantait une chanson en me bordant dans les draps rêches de mon lit. De quoi me plaignais-je? Ma famille était plutôt riche, j'avais un lit, à moi. Elle chantait de sa voix douce et chassait tous mes cauchemars en passant sa main dans mes cheveux. Cette chanson, elle s'appelle "The wind that shakes the Barley". Je ne me souviens pas entièrement des paroles, mais l'air me reste dans la tête, il s'en va et revient, en de doux relents implacables comme l'océan atlantique s'échoue sur les falaises gigantesques et se retire aussi vite qu'il est venu, à marée basse.
Malheureusement, quand j'eus 9 ans, mon père me déclara apte au travail et me retira de la garde du père Liam. Je passai là les deux pires années de ma vie. Je ne pouvais voir le père Liam que le dimanche, lors de la messe, et le reste de la semaine je devais faire le travail de mon père. Les champs cultivés sur les pentes raides des collines rendaient le passage de la charrue difficile. Au terme de ces 2 années d'esclavagisme, ma mère insista pour que mon père se procurât un cheval afin qu'elle n'ait plus à repriser mes pantalons tous les soirs, et après forces délibérations, mon père finit par accepter.
Un cheval. Son ancien propriétaire dont la fille aimait beaucoup les vieilles chansons l'avait appelé Coilíneach.
"Mouton noir".


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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Dim 21 Juin - 19:33

Chapitre 2
An bacach glas ainmnithe Coilíneach.
["Un cheval boiteux nommé Mouton-Noir." extrait d'une chanson traditionnelle.]

L'acquisition de Coilíneach fut un tournant décisif dans ma vie. Il était maigre, plutôt petit, fatigué et borgne. Mon père l'avait acheté pour un prix dérisoire à un vieux paysan qui ne s'en servait plus. Il avait la croupe affaissée à force d'avoir trop tiré la charrue. O'Sullivan, le patron du pub de la ville en contrebas, m'avait une fois confié que le vieux paysan l'avait gardé pour sa fille, parce qu'elle aimait faire des tresses dans sa crinière, mais maintenant qu'elle était partie pour le continent, il ne savait plus quoi en faire. Il avait travaillé pendant de longues années, et son oeil unique reflétait une telle tristesse que je pris sur moi d'en faire un cheval heureux. Son crin était doux et soyeux, d'une couleur marron clair virant sur le gris. Nous partageâmes équitablement les tâches difficiles, et il grossissait à vue d'oeil. Il était plus fort, maintenant, et pouvait tirer la charrue sur les pentes raides et escarpées avec moi sur son dos. J'aimais particulièrement le ramener à l'étable. Je me souviens encore du son de ses sabots frappant sur le sol rocailleux et du chant des grillons dans les buissons. L'étable sentait le foin frais et le purin, mais l'odeur était loin d'être désagréable. Elle était apaisante. Il y faisait toujours chaud, une chaleur confortable qui sentait l'animal et donnait envie de s'allonger dans le foin pour dormir. Le vent soufflait dans les trous entre les planches de bois grinçantes. Je lui retirais son harnais et je caressais sa croupe encore humide de transpiration. Je prenais garde de me mettre toujours du côté droit pour qu'il puisse me voir. Son poil était rugueux mais ses naseaux étaient plus doux que le velours. J'aimais prendre la paille à grosses poignées et la présenter devant sa bouche. J'aimais le bruit de ses dents plates grinçant les unes contre les autres quand il mâchait. Il était la seule "personne" avec qui je n'avais pas besoin de parler pour entretenir une conversation ou un lien social. Et je voyais dans ses yeux qu'il était reconnaissant de mon silence.
Mon plus grand plaisir était de me rendre à la messe sur son dos. Il faisait bien pâle figure, attaché au milieu de tous ces magnifiques chevaux au poil soyeux et brillant, biens en chair et nerveux. Mon Coilíneach était ma plus grande fierté. J'étais presque orgueilleux quand je déambulais sur le chemin escarpé qui montait à la chapelle. Le père Liam était ravi de me voir si heureux. Il gardait toujours son pain trop rassi pour Coilíneach et venait me le donner après la messe. Je restais souvent plus longtemps à la chapelle pour étudier le catéchisme, et cela ne plaisait pas à mon père, mais Coilíneach était tellement efficace que j'avais déjà pris beaucoup d'avance sur les travaux agricoles.
Quand venaient les moissons, mon père montait aux champs avec nous. Coilíneach tirait la grande charette branlante dont les roues se coinçaient souvent dans les nids-de-poule. Les bottes de paille me griffaient les mains et le vent portant les odeurs du foin fraichement coupé me faisait souvent éternuer. Le soir, après avoir rentré Coilíneach, ma mère préparait de la soupe chaude et nous priions silencieusement avant de discuter gaiement des prochaines moissons ou des affaires de mon père en ville. Mon père était content que je me rende utile, même s'il n'en laissait jamais rien paraître. Les médisances du village se firent moins insistantes, et finirent par se taire. Les autres paysans enviaient même mon père d'avoir un fils qui mettait tant d'ardeur au travail.
Quand la saison du foin prenait fin, je me faisais embaucher par la ferme MacAllister pour m'occuper de leurs vaches. L'argent qu'ils m'offraient allait directement dans la poche de mon père, et c'était de mon plein gré, car je n'avais que faire de l'argent. Contrairement aux autres enfants de mon age, je n'achetais pas de sucreries chez l'épicier de la ville. Le vieux MacAllister était si touché de mon dévouement pour mon père qu'il m'offrit son fusil. C'était un vieux fusil au canon scié qui puait la poudre et la graisse. Je me mis à chasser les loups de la bergerie à coups de feu, et je me révélai être un excellent tireur. Tuer ces bêtes majestueuses me répugnait, alors je m'arrangeais toujours pour viser devant eux, juste pour les faire fuir. Mon père et moi nous entrainions et nous mesurions le samedi après-midi sur le plateau qui surplombait la vallée. Il posait des pierres sur le sol et nous nous éloignions de quelques enjambées. Je le battais toujours haut la main, et il mettait cela sur le compte de sa vue déclinante à cause de l'âge.
Coilíneach avait réussi à me rapprocher de mon père, ce qu'aucun être humain n'aurait pu faire.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Lun 22 Juin - 1:02


Chapitre 3
Mac dar dáta an gaoth, deartháir dar dáta na foraoisí.
["Fils du vent, frère des forêts." extrait d'une chanson traditionnelle.]

J'amenais parfois la petite Molly MacAllister dans l'étable pour qu'elle fasse des tresses à la queue de Coilíneach. C'était une petite fille d'une énergie extraordinaire qui pouvait courir sans s'arrêter pendant plusieurs heures. Je l'aimais bien, elle était spontanée et elle disait tout ce qu'elle pensait. Ses boucles auburn étaient toujours en pagaille, et elle s'habillait en garçon, au plus grand désespoir de ses parents.
Je me mis à travailler le bois, comme mon grand père. Il m'avait légué un loup taillé dans du chêne qu'il avait fait juste après ma naissance. Je ne me souviens plus de lui, j'étais trop jeune quand il est mort. Le bois est une matière intéressante. Elle est dure, très dure, et à la fois très malléable pour qui sait la faire danser. Mon père m'amena dans l'atelier de mon grand père et m'offrit tous ses outils pour mes 13 ans. Ils étaient sales et rouillés, mais au bout de quelques temps d'utilisation intense, ils se remirent à briller comme au premier jour.
Pour ses 10 ans, j'offris à la petite Molly un Coilíneach miniature en chêne. Le chêne était un bois rare et difficile à travailler, mais j'étais plutôt content du résultat. La couleur brune était exactement celle de la robe de Coilíneach, et elle fut transportée de joie.
Ma mère aimait me voir trainer avec la petite Molly, et mon père râlait pour des travaux en retard alors qu'ils ne l'étaient pas. Il fallait juste qu'il râle, et il ne s'en privait pas. Malgré la mauvaise humeur constante de mon père, les journées étaient douces et j'aurais aimé que rien ne change. Mais ma mère tomba malade. Et ce fut la fin des beaux jours. L'hiver fut particulièrement rude, cette année-là.
Elle fut emportée par la tuberculose en quelques jours seulement. Je n'avais jamais réellement prêté attention à elle, à part quand elle me donnait toute son attention. Je ne l'ai connue que dans cet âge où les enfants sont purement égoïstes et ne donnent que si on leur donne en retour. Si la famine nous avait touchés, j'aurais été capable de lui prendre sa ration de nourriture pour être repus. Et elle, elle me l'aurait donnée sans protester.
Mon père fut décimé de chagrin et sombra dans l'alcool. Il ne sortait de la ferme qu'une fois par semaine pour aller acheter de l'alcool en grosses quantités à la coopérative en ville. Au bout de deux mois, il me chargea de cette tâche durant une de nos rares conversations monosyllabiques.
Le père Liam me fut d'un grand secours pour affronter cette chose inconnue qu'était le deuil. Et même si je n'avais rien à confesser, il était à mes côtés. Il posait sa grande main chaude sur mon épaule et c'était toute la force du monde qui coulait dans mes veines. Nous eûmes une conversation à propos de mes jeunes années à la chapelle. De ce que je m'en souviens...
"Tu sais, Alban, quand tu es arrivé ici pour te faire baptiser, j'ai vu que tu étais un garçon hors du commun. Ton père te haïssait et tous les enfants riaient de toi, mais tu tendais littéralement l'autre joue. Sans avoir lu la Bible ni assisté à aucune messe, tu agissais déjà en bon chrétien.
- Est-ce pêcher que d'en vouloir à Dieu pour m'avoir volé ma mère? Avais-je demandé, les yeux rivés au sol en attente de la sentence.
- Non, il est normal de se sentir trahi. La religion ne nous enseigne pas le lâcher-prise autrement que par la volonté de Dieu. C'était la volonté de Dieu qu'elle rejoigne Son royaume éternel. Il faut la pleurer, mais il faut être heureux pour elle, car elle ne souffre plus, et elle a trouvé le salut."
Ces mots continuent d'avoir des échos dans ma tête. Je n'avais que 16 ans, mais j'étais déjà un homme, et c'est avec respect qu'on me saluait lorsqu'on me croisait.
La petite Molly grandissait et gardait cet air enfantin sur le visage. Tout le village pensait à nous marier lorsqu'elle aurait atteint 15 ans. Malgré les temps durs, elle continuait d'être profondément optimiste et joyeuse. Je lui appris à monter à cheval avec l'aide de Coilíneach. Mon fidèle ami restait toujours debout, inébranlable face au vent implacable des hauts plateaux irlandais. Quand j'étais sur son dos, mes pieds touchaient presque le sol. J'aimais monter sur le plateau le plus haut, celui de la ferme MacAllister, et observer la ville en contrebas. Les gens n'étaient pas plus grands que des fourmis, et le vent était tellement puissant qu'il m'empêchait de me tenir droit sans être renversé en arrière. Il hurlait dans mes oreilles, plaquait mes cheveux en arrière, et j'aimais me tenir en équilibre sur le rebord du plateau, penché en avant, uniquement retenu par son souffle. La bouche ouverte en un sourire extatique, les yeux fermés et les bras écartés, je ne faisais plus qu'un avec mon élément. J'étais le vent qui venait soulever les jupes des dames de la ville, qui faisait s'agiter la pancarte du pub d'O'Sullivan, qui faisait tourner la girouette sur la ferme MacAllister. J'étais libre, je chuchotais dans la cime des arbres. J'emmenais parfois la petite Molly avec moi. Son rire parvenait à peine à mes oreilles dans le vacarme tonitruant du vent marin.
Je tenais la maison puisque mon père se noyait dans son chagrin. Il se fit acculer par sa douleur jusqu'à ses derniers retranchements et déclara ne plus jamais vouloir se lever de son lit sauf le dimanche pour la messe.
Un jour, le vieux MacAllister se proposa de m'emmener boire un verre chez O'Sullivan. Je ne rentrais dans le pub que pour demander des nouvelles ou ramener une bouteille à mon père, d'habitude. Mais ayant l'âge légal pour boire, j'acceptai et le vieil homme me fit monter dans sa charrette, sa fille sur les genoux.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Lun 22 Juin - 13:18


Chapitre 4
Whack for my Daddio, there's whiskey in the jar.
["Un coup pour mon père, y a du whisky dans le pot." extrait d'une chanson traditionnelle.]

Je compris pourquoi tout le monde passait autant de temps dans les pubs. C'était une ambiance toute nouvelle de fraternité, de joie et de rires, de confiance et d'amitié offertes à un inconnu. Mais on savait qu'on reverrait l'inconnu la prochaine fois qu'on reviendrait. C'était très étrange, très nouveau. L'odeur de tabac et d'alcool me piquait les yeux et la gorge, et le pétrole des lampes empestait et s'imprégnait dans mes habits. Je commandai une bière, et faillit tout recracher. MacAllister m'envoya une grande tape dans le dos en riant de son rire gras et tonitruant, et fut suivi par tout le reste des comparses présents. On y parlait l'anglais, et bien que j'eus un peu de mal à suivre les conversation au début, les cours du père Liam se rendirent très utiles et j'adoptai ce langage au bout de quelques jours seulement. La petite Molly m'apprit à danser la jigg, et Brian O'Sullivan, le frère de Micheail (le patron du pub), m'apprit la flûte, la cornemuse et le violon. Même si mon niveau était très loin d'égaler le sien, il jubilait de mes progrès.
J'y revint un soir par semaine, puis deux, puis tous les soirs.
Brian m'offrit son premier violon. Il ne sonnait pas très bien mais étant donné mon niveau, ce n'était pas bien grave. Je me mis à jouer à la maison. Au début, mon père frappait le sol de sa chambre pour m'intimer d'arrêter, mais au bout de quelques temps, il finit par accepter, et un jour il descendit de sa chambre pour m'écouter. Le sourire que je vis sur son visage n'était pas loin d'être le premier de toute ma vie.
Mais les pubs n'étaient pas tout le temps noirs de monde. J'aimais bien m'y aventurer en milieu d'après midi et écouter les histoires des vieux, sous les railleries de Micheail O'Sullivan. Je me surpris à frissonner aux histoires païennes qui circulaient, à propos de temps reculés, quand nos ancêtres étaient des druides, vivaient par tribus et vénéraient les loups.
Pour la St Patrick, je décidai d'emmener mon père et le Père Liam en ville. La fête promettait d'être très joyeuse, et je me dis que c'était le meilleur moyen de faire sortir mon père de son coquillage.
Nous dansâmes toute la nuit, je gagnai le concours de bière (au prix de vomissements très douloureux) et offrit le premier prix, un petit lutin joueur de flûte en bois, à la petite Molly. Mon père avait vraiment l'air heureux, j'entendais ses cris qui perçaient la musique de temps à autres. Le Père Liam, d'abord plutôt distant, fut très vite emporté par le tourbillon de danse et de joie, et le souvenir de ce prêtre tout ce qu'il y avait de plus poli et réservé en temps normal, qui dansait la jigg en tenant sa soutane d'une main pour ne pas marcher dessus, ce souvenir-là... Reste l'incarnation même du mot "bonheur" pour moi. La petite Molly courrait en tous sens et chantait à tue-tête des paroles à moitié en anglais, à moitié en gaélique, m'entrainant de sa petite main dans une autre danse énervée, rapide, effrénée. Elle était une femme, maintenant, mais restait à mes yeux la petite fille qui faisait des tresses dans le crin de mon cheval. La sueur piquait mes yeux, et mes talons frappaient le sol en rythme tandis que la farandole s'égrenait à l'infini, les robes et cheveux des femmes et la soutane du père Liam voletant, mes cheveux se collaient à mes tempes à cause de la transpiration, et je dansais jusqu'à être incapable de bouger tant mes jambes me faisaient mal.
Ma tête tournait, et c'était la plus douce des sensations.

Mais comme toutes les périodes de bonheur de ma vie, elle s'arrêta brusquement pour faire place à une autre période de douleur.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Mar 23 Juin - 0:58

Chapitre 5
The mountain glen I'll seek at morning early, and join the bold united men, while soft winds shake the barley.
["La vallée entourée de montagnes, j'irai chercher tôt au matin et rejoindrai les hommes hardis, unis, tandis que les vents doux secoueront l'orge." extrait d'une chanson traditionnelle.]

Padraic arriva au matin à la ferme alors que je sortais Coilíneach pour aller en ville. Je me souviens de chaque détail de ce jour maudit. Les sabots de son étalon sur le sol sec et rocailleux sonnaient le glas de mon bonheur, de ma vie confortable. C'était un homme d'une majesté qui n'avait rien à envier aux plus grands princes de ce monde. Il était de ceux qui voulaient "bouter les britz hors d'Eire", mener une guerre contre les anglais pour l'indépendance de l'Irlande. Et une aura qui inspirait le respect émanait de tous les pores de sa peau. J'enlevai mon chapeau et il mit pied à terre. Il ne revenait que rarement de Dublin, et ne s'attardait jamais hors de la ville. Sa venue annonçait quelque chose d'important, et je ne pus m'empêcher de trembler en m'approchant.
"Ma mère ne veut plus me voir. Je te demande asile pour la nuit."
J'opinai et lui indiquai l'entrée de la maison. Il mit la bride de son cheval dans mes mains.
"Ton père est là?
- Oui, je répondis en menant son cheval à l'étable. Il est en bas, il doit rester du pain et de la soupe.
- Parfait."
Après avoir attaché son magnifique étalon à côté de Coilíneach, je rentrai, curieux et excité de connaître la raison de la venue de Padraic dans notre ferme. Je le trouvai assis à la table, en face de mon père qui lui avait servi une tranche de pain et un bol de soupe froide. Il mangeait silencieusement, et mon père l'observait d'un air solennel en fumant sa pipe.
"Tu viens me prendre mon fils?
- Pour l'Irlande, Damien. Pour ta mère Irlande. Et pour la liberté." Avait-il répondu entre deux bouchées de pain.
Je pris place à côté de mon père et joint mes mains sur la table, penché en avant, intrigué et à la fois fasciné par un tel personnage. Mon père était silencieux, et lorsque Padraic eût fini de manger, il sortit une cigarette et m'en proposa une autre. Je la pris pour avoir l'air viril comme lui mais je toussai comme un perdu à la première bouffée de fumée. Je vis Padraic esquisser un petit sourire.
Il nous confia avoir fait le tour des autres fermes dans la nuit. Il était même monté jusqu'au plateau isolé des MacAllister. Il avait sous ses ordres 9 hommes de la ville dont Micheail qui avait confié le pub à son frère, plus les 5 hommes capables de mon village. Il insista lourdement sur le fait qu'il ne manquait plus que moi.
"Pourquoi faire? Avais-je demandé.
- Pour libérer ton pays. Tu sais te servir d'un fusil, à ce qu'on m'a dit."
Mon père acquiesçait gravement.
"Est-ce que ça veut dire qu'il va falloir se battre?
- Se battre contre des païens, Alban. Se battre contre les êtres vils et impurs qui viennent pour te prendre ta terre, ta famille et tes croyances.
- Je ne veux pas me battre."
Mon père frappa son poing contre la table.
"Tu n'as pas le choix, Alban. Tu dois te battre, pour moi qui suis trop vieux, pour la petite Molly qui est une femme, pour tous les hommes qui ne sont pas en condition pour le faire."
Mon père n'avait pas l'habitude de hausser le ton. J'en sursautai. Un sentiment d'injustice terrible s'insinua en moi et dans mon sang, répandant son poison et son étreinte glacée dans tout mon être, mais je ravalai le goût amer au fond de ma gorge et pris sur moi. Le lendemain matin, je devais préparer mon fusil et faire mes adieux.
Il y eut une réunion le soir même au pub d'O'Sullivan entre tous les hommes qui allaient partir. J'y étais bien évidemment convié, et ce fut sur le dos de Coilíneach que je m'y rendis, faisant pâle figure à côté d'un homme aussi majestueux que Padraic. La petite Molly était présente malgré les réticences de son père. Les rires et la musique avaient fait place à un silence pesant et tendu. Nous étions tous assis autour de quelques tables qui avaient été jointes pour l'occasion. Tous les hommes fumaient, et je pris sur moi de faire de même. J'étais le plus jeune et je voulais me trouver sur le même plan qu'eux.
Padraic prit la parole au bout de quelques minutes de ce silence insupportable. Il nous expliqua que les anglais nous avaient promis un gouvernement Irlandais, mais que la guerre en France les avait fait changer d'avis. Deux policiers ont été tué par l'IRA et les anglais ont déclaré les hostilités à notre pays. Le mouvement est au plus fort, les conducteurs de trains refusent de transporter les soldats anglais, les irlandais harcèlent les anglais sans s'opposer de front. Il nous expliqua que les anglais allaient arriver et qu'il fallait défendre nos terres. Il fut accueilli par des applaudissements et des cris, et au fond de moi, quelque chose est mort ce jour-là tandis que je restais silencieux.
Je ne voulais pas partir.

J'offris le fusil du vieux MacAllister à Micheail car je savais qu'il en ferait plus usage que moi.
Je ne voulais pas partir, mais si mon cœur était à Cilenárrgond, le reste de mon être appartenait à l'Irlande. Je n'avais pas le choix, et ce fut avec le cœur lourd que je rassemblai mes affaires au matin, alors que le soleil n'était pas encore levé et que les vents doux caressaient l'orge doré.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Mar 23 Juin - 12:35

Chapitre 6
How many miles to Dub-l-in?
["Combien de miles jusqu'à Dublin?" extrait d'une comptine.]

En attendant que Donovan se réveille, j'ai mis son harnais à Coilíneach pour aller faire mes adieux aux MacAllister et au père Liam. Je commençai par les MacAllister car leur ferme était la plus éloignée. Je n'aurais plus qu'à redescendre dans le plateau pour arriver chez mon père et ne plus faire d'escale jusqu'à la ville.
Le vieux MacAllister m'accueillit à bras ouverts. Il restait bon vivant même malgré les circonstances terribles dans lesquelles nous nous trouvions tous deux. Je pense que, secrètement, il aurait aimé que Molly et moi nous mariions. Il m'offrit une flasque remplie de whisky et me dit que Molly était sur le plateau, qu'elle avait dit vouloir "écouter le vent".
Elle était assise sur le rebord du rocher, le vent ne soufflait pas fort ce matin là. Elle regardait la ville en contrebas, une lanterne à pétrole posée à côté d'elle. J'approchai en silence, les mains fourrées dans mes poches. Elle ne bougea pas. J'enlevai mon chapeau et le serrai contre ma poitrine comme pour empêcher mon cœur de voir ce qui allait se passer. Elle ne bougea pas non plus quand je pris place à côté d'elle. Je baissai la tête mais je ne prêtais même pas attention au magnifique paysage qui s'offrait à moi. Le soleil pointait déjà ses premiers rayons au lointain, entre deux collines verdoyantes. On entendait les vaches des Murphy en contrebas qui sortaient de l'étable. Elle a tourné sa tête hirsute vers moi, et je vis qu'elle pleurait. Je ne l'avais jamais vu pleurer. Ce fut une image particulièrement marquante. Je passai mon bras autour de ses épaules et la tenait contre moi, elle posa sa tête sur mon épaule et laissa passer un silence. Les premiers oiseaux commençaient déjà à chanter. "Je t'aime, Alban. Je ne t'aime pas comme nos parents voudraient qu'on s'aime, mais je t'aime comme une sœur aime son frère.
- Je ne nous voyais pas autrement, Molly. Pas autrement qu'un frère et une sœur."
Elle me sourit et regarda dans ses mains, puis me tendit la Tin Whistle brillante. Je lui dis que je ne saurais pas quoi en faire au combat, mais elle me dit qu'elle voulait juste m'entendre jouer une dernière fois. Je n'étais pas très bon à la flûte, alors je décidai de jouer un morceau facile. Mes yeux étaient fermés, et le souffle doux du vent caressait mes cheveux. Les vaches en contrebas faisaient office de violons, et Molly se mit à chanter sur mes notes. Bealach an doirin. La chanson la plus simple que je connaisse, et pourtant quand je l'entend, encore aujourd'hui, je sens des frissons parcourir mes bras, et je peux presque entendre les vaches dans la vallée et la petite Molly qui chante de sa voix douce et aigüe.
Après la fin de la chanson, j'attendis quelques secondes dans le silence, puis je finis par lui rendre sa flûte et me lever. Elle baissa simplement la tête. Je grimpai sur le dos de Coilíneach et fit demi-tour, mais je l'entendis m'interpeller. "Tu reviendras, promets-moi que tu reviendras Alban !" Elle était debout face à moi. "Je te le promets, Molly." Je décidai de partir vite avant qu'elle ne voie que je pleurais. Et un homme qui pleure n'est pas un bon combattant. Je ne voulais pas qu'elle ait cette dernière image de moi, car j'étais intimement persuadé que j'allais mourir.
Lorsque j'arrivai à la chapelle, je pleurais sans me cacher. Si une personne était capable de comprendre, d'accepter de me voir pleurer, c'était bien le père Liam. Il posa sa main sur mon épaule et y appliqua une légère étreinte. Je me confessai sur les bancs durs et vernis de la petite chapelle, n'omettant aucun pêcher, même le plus minime. Ne pas vouloir épouser Molly alors que c'était la volonté de nos pères. En vouloir toujours à Dieu de m'avoir pris ma mère et de vouloir me prendre maintenant. Nous parlâmes pendant près d'une heure, et lorsque je ressortis, le soleil était levé. Les derniers mots du père Liam m'ont particulièrement marqué. "Les voix du Seigneur sont impénétrables, mais la véritable divinité réside en chacun de nous, Alban. Si tu as foi en toi-même, tu auras foi en la Bible, en Dieu, en St Matthieu, qu'importe. Parce-qu'au fond, toutes ces choses ne sont qu'accessoires. L'important, c'est ce que tu as dans ton cœur."
Faire mes adieux à mon père fut plus difficile que ce à quoi je m'attendais. Je pensais qu'il m'en voudrait d'avoir refusé de partir, mais au moment où je me tenais face à lui pour lui dire au revoir, il me prit dans ses bras et me serra fort contre lui. "Je prie le Seigneur pour que tu reviennes à Cilenárrgond, mon fils." Ce n'était pas une étreinte virile ni impersonnelle, c'était une étreinte chaude, étroite, rassurante et profondément triste. Il était dévasté mais n'en laissait rien paraître, seuls ses yeux étaient brillants, et j'y vis que lui aussi était persuadé que j'allais mourir.
"Prends soin de Coilíneach." Lui dis-je en lui mettant la bride usée dans les mains, de ce même geste qu'avait fait Padraic quand il était arrivé. Mon père rentra dans la ferme et ce fut la dernière fois que je le vis. Il chantait cette chanson dont les paroles m'échappent, et sa voix ne parvenait à mes oreilles que dans des sons étouffés par le vent et le chant des oiseaux.
Padraic et moi descendîmes la route qui menait en ville, lui sur son cheval, moi à pieds. Nous ne mîmes pas plus d'une demi heure pour arriver et la ville entière semblait plongée dans un silence de plomb. Les hommes sortirent les uns après les autres et nous nous saluâmes d'une poignée de main virile. On me proposa une cigarette que j'acceptai, espérant que le tabac m'aiderait à me calmer. Les adieux furent faits et nous partîmes, en rangs serrés bien qu'un peu désordonnés, fusils sur l'épaule (sauf pour moi), nos chapeaux vissés sur nos têtes, Padraic ouvrant la marche.
Tous les enfants qui m'avaient appelé Cieran dans ma jeunesse étaient des hommes maintenant, tous présents, et visiblement très excités de libérer leur pays. Ils ne parlaient que de fusillades et d'attentats en riant, et continuaient de me bousculer sans y prêter attention.
Je ne m'étais jamais aventuré hors de la ville, et le voyage pour Dublin fut particulièrement long et éprouvant. Et chaque pas me rapprochait un peu plus de la fatalité. Inexorable, inévitable. Je la percutai de plein fouet à Westport.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Mer 24 Juin - 13:03

Chapitre 7
Maireann na daoine ar scáil a chéile.
["Les hommes vivent dans les ombres les uns des autres." proverbe irlandais.]

Westport était une ville très grande comparée à la ville à côté de Cilenárrgond. Nous ne la vîmes d'abord que de loin, car les soldats anglais étaient nombreux et lourdement armés. Nous ne voulions pas courir le risque de voir nos grands projets mourir dans l'œuf. Les grands projets de Padraic et des autres, du moins.
Nous fîmes sauter une caserne vide, pour commencer, à la bordure de la ville. L'odeur du plâtre et la fumée brûlante me faisait éternuer, comme le foin fraichement coupé lorsque venait la saison des moissons. Je n'appris que plus tard que la caserne n'était pas vide et que deux innocents étaient morts, au milieu d'une demi-douzaine de britz.
Mais j'étais encore insouciant. Je pensais que tant que nous ferions sauter des bâtiments, nous n'aurions pas à nous battre ni à tuer. Alors je me portai volontaire pour chaque mission. Je remontai très rapidement dans l'estime de Padraic et devint son bras droit au bout de quelques jours seulement. Tous les bâtiments anglais furent rasés de Westport et ce qui devait arriver arriva un jour tranquille, tout ce qu'il y avait de plus banal.
Nous étions tous ensemble assis dans un pub à manger silencieusement. Le calme planait dans la pièce, et c'était reposant. Mais en un quart de seconde, les hurlements agressifs des Black-and-Tans firent irruption dans le grand pub. Ils nous firent nous mettre face contre le mur. Deux de nos compagnons tentèrent de s'échapper par la porte de derrière et furent purement et simplement abattus dans le dos. Il s'effondrèrent comme un homme se couche sur son lit le soir. Ce fut la première fois que je vis la mort pour de vrai, crue, en face de moi. Ma mère avait été enterrée à cercueil fermé sous le vœu du père Liam.
Deux britz emportèrent les cadavres vers la sortie, laissant une longue trainée de sang sur le parquet ciré. Je ne m'en étais pas rendu compte, mais j'étais tombé à genoux et je pleurais silencieusement, le front contre le mur râpeux.
Un soldat me prit par sous les épaules et me força à me redresser en hurlant quelque chose que je ne compris pas. Et, comme une épiphanie, je sentis le doigt glacé de la mort à la base de ma nuque. Ma sueur se mêlait à sa froideur inhumaine. Il tremblait légèrement, ou peut-être était-ce moi. Il resta posé ici longtemps, et je sentais des frissons de terreur parcourir mon dos de bas en haut. Je crus que j'allais mourir tandis que le canon froid s'enfonçait douloureusement dans ma nuque et que l'anglais me maintenait debout par les cheveux. Et puis il se retira, et je fis de mon mieux pour rester debout. Mes genoux flanchaient et ma respiration était saccadée.
Quand on nous raconte les histoires des héros de la guerre mondiale, ceux qui sont allés se battre sur le front de Verdun, qui continuaient de tuer des allemands en tenant leurs tripes dans leurs mains, les intrépides qu'on magnifie sur les monuments, qu'on élève au rang de divinités, on ne nous explique pas que ce sont de simples fous. Des inconscients. Et l'inconscience n'a rien d'héroïque en soi. C'est ce qu'elle pousse à faire qui est héroïque. Mais je n'eus rien d'un héros quand j'attrapai l'arme encore pointée sur mon flanc et que je logeai une balle dans la tête du soldat, puis d'un autre, d'un autre, et quand le chargeur fut vide, je lâchai le pistolet qui tomba sur le sol dans un bruit mât. Et je me laissai glisser, le dos contre le mur, jusqu'à toucher le sol, où je pris ma tête et décidai de ne plus bouger pendant des années, les mains et le visage tâchés du sang d'un être humain, ou de deux, ou de plus.
Mes compagnons avaient réagi au quart de tour et le pub fut nettoyé de toute présence anglaise en quelques secondes seulement. Padraic m'aida à me lever, ou plutôt m'y força car je n'en avais pas l'intention ni la force.
Et la nouvelle me frappa de plein fouet. Micheail O'Sullivan était mort. Le patron du pub O'Sullivan avait été abattu alors qu'il tentait de s'enfuir. Padraic refusa de lui faire des funérailles car il était mort en lâche. Je me souviens avoir été proprement révolté à cette annonce, mais j'optai pour le silence, de peur de froisser Padraic qui avait les nerfs un peu à vif et était capable de faire quelque chose de stupide comme sortir son arme et faire ce que les anglais n'avaient pas réussi à me faire jusque là. Nous enterrâmes Micheail dans la nuit, à la sortie de la ville, avec deux camarades qui jugeaient la décision de Padraic condamnable. Je lus un passage de la Bible avant de jeter la première poignée de terre car j'avais failli devenir prêtre, et que c'était le mieux que nous ayons sous la main à ce moment-là. "Poussière tu es, et à la poussière tu retourneras." Je me retrouvai beaucoup dans ces mots, et ils furent autant adressés au pauvre Micheail qu'à moi-même.
S'en suivirent des exécutions de sang froid, des assassinats et des attentats, des choses innommables, dont j'ai très honte. Mais j'étais tellement aveuglé par la terreur et la haine que je n'étais plus moi-même. Je récoltais même les plaques d'identification des Black-and-Tans que j'avais tué, comme un trophée, pour en comparer le nombre avec les autres. C'était chose courante, et nous les envoyions par la poste au Parlement anglais quand nous en avions l'argent. Nous savions pertinemment que les lettres n'arrivaient jamais jusqu'à là bas, mais cela nous faisait rire. Je devins l'ombre de moi-même. Je parlais beaucoup plus qu'avant, mais chaque parole était empoisonnée. Je tuais de sang froid la journée, et je n'arrivais pas à dormir la nuit, car j'entendais les cris de ces hommes, je voyais leurs yeux terrifiés, et puis la mort. Elle devint ma plus proche confidente.
Padraic me considérait comme son frère, maintenant. Nous fîmes plusieurs missions en commandement partagé, et il me confia même le commandement unique quelques fois. Je devins vite aussi recherché que lui par les anglais. La ville de Westport fut entièrement débarrassée de toute présence anglaise en quelques mois, et nous y instaurâmes un gouvernement irlandais, avec un palais de justice irlandais, des lois irlandaises, une police irlandaise, une armée irlandaise. Nous fûmes décorés par la République d'Irlande.
Mais toutes les médailles du monde ne parvenaient pas à faire taire les hurlements des hommes morts, quand venait le soir. Et, quand au petit matin venait l'accalmie, quand ils décidaient de se taire et de me laisser tranquille jusqu'au prochain soir, je pouvais entendre un murmure.
Un murmure rassurant, et c'est ce murmure qui m'avait empêché de m'enfuir ou de perdre la raison et de me suicider jusqu'ici.
C'était le murmure du vent dans les champs d'orge doré.
Et puis nous dûmes partir pour Dublin. J'allais y rencontrer mon destin. Je m'en doutais, à cette époque, mais je ne pensais pas qu'il se manifesterait sous cette forme-là.
Et le vent soufflait dans la cime des arbres, il portait les odeurs des moissons et de la forêt humide, et l'espace d'un moment, assit inconfortablement sur la charrette grinçante, entre deux compagnons, mon fusil entre mes genoux, je revins à Cilenárrgond, pour les moissons, tirant Coilíneach par la bride pour déloger les roues branlantes des nids-de-poule.
Je pris la décision de ne plus jamais tuer. Évidemment, ça ne plut pas à Padraic.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Jeu 25 Juin - 14:03

Chapitre 8
Filleann an feall ar an bhfeallaire.
["La traîtrise finit toujours par se retourner contre le traître." proverbe irlandais.]

À l'initiative d'un compagnon surnommé Seagull, nous avons fait halte dans une ferme à quelques miles de Dublin pour nous reposer et laisser le cheval récupérer. C'est à ce moment que j'eus la mauvaise idée de faire part de mes résolutions à Padraic. D'abord, il me rit au nez, pensant que c'était une plaisanterie. Mais j'insistai, et il finit par me prendre au sérieux, et m'insulter. Tout le monde nous regardait mais je m'en fichais. J'en avais assez de toute cette violence, de toute cette mort. J'avais le cœur souillé, mon âme était devenue impure et je prétextai la peur des enfers. Mais Padraic ne fut pas dupe. S'en suivit une dispute terrible. "Tu ne vaux pas mieux que Micheail, sale lâche !" m'avait-il dit, et c'était l'insulte à la mémoire de Micheail de trop. Nous en vînmes aux poings. Évidemment, je fus défait sans peine. Et au moment où Padraic pointa son arme sur moi alors que j'étais à genoux devant lui, au moment où je voyais déjà ma cervelle répandue parterre, à ce moment précis, des cris et des coups de feu retentirent. Les anglais avaient appris notre localisation par une taupe anonyme.
Au terme d'une longue bataille, nous fûmes emmenés par les britz à Dublin qui était alors occupée. Nous n'étions plus que quatre. Quatre à avoir miraculeusement survécu.
Padraic avait été blessé à la jambe, et je m'en sortais avec quelques égratignures. L'un des deux autres, nommé Pierce, était sonné mais indemne, et le deuxième, Seagull que je soupçonnais à raison d'être la taupe anglaise, avait reçu une balle dans la gorge. Il était en vie, mais avait perdu l'usage de la parole.
Les britz nous mirent tous dans la même cellule. Les murs friables avaient été gravés de lettres en gaélique qui racontaient souvent le calvaire des prisonniers en attente de leur exécution. D'autres gravures étaient des mots d'amour adressés aux femmes, aux parents ou aux amis restés en ville ou morts.
Au bout de quelques jours, je connaissais par cœur chaque gravure de la cellule et Padraic était capable de tenir debout sans aide. Il prononça le premier mot depuis notre arrestation. Il m'était adressé, et c'était "bhfeallaire."
"Traître."
Ainsi Padraic me soupçonnait d'être la taupe anglaise. Je savais que c'était Seagull mais je pris le parti de me taire pour lui éviter des ennuis. Après tout, il avait été le premier à craquer, mais sans doutes que nous aurions tous fini par en arriver là. Tous sauf Padraic qui était devenu fou, aveuglé par sa soif de sang anglais. Une semaine plus tard, les interrogatoires commençaient. Seagull fut exécuté en premier car, comme il ne pouvait pas parler, il était inutile aux yeux des anglais. Pierce fut libéré puis condamné à l'exil après leur avoir appris notre identité.
Padraic Donovan et Alban O'Murchú. Les deux terroristes les plus recherchés de cette région de l'Irlande.
Padraic fut emmené le jour suivant. Lorsqu'il revint, il était dans un état pitoyable. Il était trempé de la tête aux pieds, d'un mélange d'eau, de sueur et de sang. Il ne leur avait rien dit, et les anglais lui avaient coupé le petit doigt. Lorsque je m'approchai pour l'aider, il me repoussa violemment. Il était toujours persuadé que j'étais le traître.
Puis vint mon tour.
Aux premières lueurs du jour, ils m'emmenèrent dans une salle très semblable à la cellule, sauf que les murs n'étaient pas couverts de gravures et qu'au milieu trônait une chaise en bois avec de larges accoudoirs. On m'y assit et on m'attacha les poignets, la taille et les chevilles. Je fis de mon mieux pour rester impassible mais mon cœur battait tellement fort dans mes tempes que j'étais persuadé qu'ils pouvaient l'entendre. Un officier anglais s'approcha de moi, et je ne pus m'empêcher de le trouver ridicule dans son uniforme trop serré. Il me posa des questions d'une voix forte et autoritaire, il me gifla, m'insulta moi et tous les autres de mon "espèce". Et comme je ne répondais pas, il fit apporter une pince et m'arracha chaque ongle l'un après l'autre. La douleur était insupportable et je hurlais à pleins poumons. Ce qu'il ne comprit pas, c'était que mon silence n'était pas un acte délibéré. Je n'avais simplement aucune idée de la localisation des armes, ni des noms des autres. La séance dura plusieurs siècles. On me détacha pour plonger ma tête dans l'eau glacée, on me déboita les épaules et les doigts, on me cassa la jambe. Quand je sombrais dans l'inconscience, on me réveillait à coups de poings et de gifles. Je perdis deux molaires et une grande quantité de sang. Et quand ils furent las de mon "obstination délibérée", ils me rendirent à la cellule confortable pour la nuit.
Padraic était assit dans un coin et observait mon calvaire. Je tentai de me lever, mais mes membres broyés étaient trop engourdis pour obéir, alors je restai allongé parterre pendant plusieurs heures, incapable de bouger, à peine capable de respirer.
Les anglais revinrent le lendemain et l'officier choisit de m'emmener car j'avais été "le plus réceptif à la torture".
Ce qu'ils me firent ce jour-là fut pire que la veille. Et lorsque je revins dans la cellule, je compris que je devais vraiment avoir l'air terriblement faible car Padraic se leva de son promontoire doré et vint m'aider à m'asseoir sur le banc. Il remit chaque articulation en place, mais j'étais tellement épuisé que j'encaissai la douleur sans émettre un seul son.
Toute pensée de salut m'avait quitté, et j'attendais avec impatience la seule libération possible de ce calvaire: mon exécution. Mais elle ne venait pas. Et un jour sur deux, on m'emmenait à nouveau dans cette salle qui sentait la pisse, la sueur et le sang, et on me posait inlassablement les mêmes questions, ces questions auxquelles je n'avais aucune réponse. Quand je revenais, Padraic s'occupait de moi. Et quand c'était au tour de Padraic de subir leur torture, j'étais là pour le soigner et lui apporter du réconfort à son retour. Malgré ses soupçons, Padraic veillait sur moi. Et je veillais sur lui. Le soir, je fredonnais la chanson de ma mère pour m'endormir. Et c'était la dernière chose qui me permettait de m'accrocher au peu de raison qu'il me restait.
Je ne rêvais que de mon exécution, de la paix et du confort de la mort. J'attendais le matin où ils viendraient m'attacher au poteau et me proposer le bandeau. Mais ce matin ne venait pas. Et chaque jour, je m'enfonçais un peu plus dans la douleur, dans l'humiliation, dans le désespoir.
Chaque matin, je maudissais le soleil car il continuait à se lever comme si ce qui se passait dans ce bâtiment maudit était normal.
Mais au fond, je savais que c'était le prix à payer pour voir mon beau pays d'émeraude libre.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Jeu 25 Juin - 16:25

Chapitre 9
Nuair a thiocas an bás ní imeoidh sé folamh.
["Quand la mort vient, elle ne repart jamais les mains vides." proverbe irlandais.]

Les jours se suivaient et se ressemblaient. Parfois, on oubliait de nous apporter à manger ou à boire. Mais nous ne nous plaignions jamais. Padraic était fier que je ne leur dise rien, mais il ne savait pas que je n'avais rien à leur dire. Lui, par contre, connaissait toutes les planques et tous les noms des chefs irlandais de cette région. Mais il restait impassible. Je ne l'ai jamais entendu crier pendant qu'ils le torturaient. Je ne sais pas si c'est parce que la salle ne laissait pas sortir le son ou parce qu'il ne criait pas. Je préfère la deuxième hypothèse.
Nous aurions aussi bien pu être enfermés pendant un mois qu'un an. Nous avions perdu le compte des jours depuis l'exécution de Seagull.
Parfois, ils nous laissaient tranquilles pendant plusieurs jours avant d'emporter l'un de nous à nouveau.
Et un jour, les questions changèrent. Ils me demandèrent d'énoncer les méfaits de Padraic, et je savais qu'ils faisaient de même pour Padraic envers moi. Je pus constater que j'avais plus de courage que ce que je pensais. Avoir enduré des tortures innommables alors que je n'avais aucun moyen de les faire s'arrêter m'avait endurci. Je ne criais plus quand on faisait bouger l'os de mon tibia qui n'avait pas eu le temps de se ressouder.
Padraic ne leur donna pas une information, pas plus que moi. Ses plaies commençaient à s'infecter et prenaient une teinte violette inquiétante. Ils firent venir un médecin qui diagnostiqua la gangrène et les anglais durent lui couper la main gauche pour le garder en vie un peu plus longtemps. Nous fûmes sommairement soignés, on posa une attelle à ma jambe et on banda mes doigts privés d'ongles. Je savais que c'était pour que je tienne debout sur le poteau d'exécution, et je vis dans les yeux de Padraic qu'il le savait aussi. Je ne pus m'empêcher de sourire. Enfin. La mort venait nous prendre, et nous pourrions enfin nous reposer dans ses bras. J'allais retrouver ma mère. Et pour la première fois depuis notre capture, nous fûmes heureux. Tellement heureux, que lorsque les anglais sortirent de la cellule, nous nous enlaçâmes. Nous riions, et les anglais frappaient sur notre porte pour nous faire taire.
Mais je n'imaginais pas que la mort était si terrifiante. J'étais plongé dans une insouciance confortable. La réalité était bien plus terrible.
Le lendemain matin, les anglais ne vinrent pas.
Padraic avait perdu son sourire. Je commençais à me demander si, finalement, la torture n'était pas mieux que la mort. Je doutais. J'avais peur. Une peur profonde qui me tordait le ventre.
Je repensai à l'ambiance agréable du pub d'O'Sullivan. Je me dis que c'était avec ce souvenir que je voulais mourir. Celui de mon père qui tapait sa paume contre le comptoir, de la petite Molly qui m'entrainait dans la danse, du père Liam qui tenait sa soutane à une main.
Le père Liam.
Comme j'aurais aimé qu'il soit là, pour me confesser et prier pour le salut de mon âme. Comme j'aurais aimé qu'il me bénisse, qu'il me donne sa bénédiction pour partir sans regrets. Mais j'avais beaucoup de regrets. Des millions de regrets.
J'aurais dû me faire prêtre. J'aurais dû suivre l'enseignement du père Liam et devenir prêtre. Aujourd'hui, je serais probablement à l'église, préparant un mariage ou un baptême. Si je l'avais souhaité, j'aurais pu aller au pub, ou bien monter sur ma colline et me fondre avec le vent. J'aurais pu amener la petite Molly avec moi et nous aurions parlé ou chanté pendant des heures. Jusqu'à ce que le soleil se couche et que l'obscurité devienne trop épaisse pour voir le chemin qui mène à la ville. Et nous serions redescendus ensemble jusqu'à sa ferme.
Et je me souvins Bealach an Doirin que j'avais joué sur sa petite flûte avant de partir. Et à ce moment précis, j'aurais damné mon âme pour une flûte. Même si mes doigts étaient engourdis et mon souffle saccadé à cause de mes cotes brisées, j'aurais tout donné pour une flûte, pour me replonger dans cette ambiance chaude et réconfortante.
Un soldat nous proposa une cigarette chacun comme c'était coutume avant les exécutions. Je l'acceptai et toussai comme la première fois quand la fumée s'immisça dans mes poumons fatigués. Padraic fuma lui aussi. La fumée qui s'échappait de ses narines était d'une blancheur immaculée. Tout jusqu'ici n'avait été que rouge comme le sang, beige comme les murs, jaunâtre comme nos habits ou vert pâle comme les uniformes des soldats anglais. Une telle couleur me fit penser au blanc du paradis. Je fermai les yeux et savourai le goût amer du tabac bon marché.
Puis, nous priâmes ensemble le Seigneur de bien vouloir nous pardonner nos pêchers.
Et les anglais vinrent.
Ils nous emmenèrent hors du bâtiment, dans la cour entourée de larges murailles, où nous sentîmes le soleil sur notre peau pour la première fois depuis ce qui semblait une éternité.
Ma jambe cassée me faisait souffrir, je boitais comme un vieillard et Padraic dût me soutenir pour m'empêcher de tomber. Ils nous mirent dos à nos poteaux. Padraic était à ma droite. Il serait donc le premier à être exécuté. Ils lièrent nos poignets derrière nos poteaux et partirent.
La cour resta silencieuse et vide pendant quelques minutes. Padraic était impassible, j'étais terrifié. Je sentais ma sueur glacée tomber de mon front sur mon visage et goutter à mon menton. Mon cœur battait à tout rompre et ma respiration était erratique. Trop rapide. Je clignai désespérément des yeux pour en chasser la transpiration qui me piquait et me brûlait horriblement. Mon torse se soulevait à intervalles rapides alors que je respirais par le nez. Ma tête commençait à tourner tant je respirais vite. Et les soldats arrivèrent à l'ordre de leur officier.
C'était un homme ridiculement petit avec deux yeux méchants enfoncés profondément dans leurs orbites. Il donna l'ordre aux soldats de nous faire face, puis vint se présenter devant Padraic, comme c'était l'usage, en attachant une pièce de tissu blanc sur son cœur pour servir de cible. Il lui proposa le bandeau que Padraic refusa. "Le condamné a quelque chose à déclarer?" Padraic leva fièrement le menton tandis que l'officier allait se placer à côté de ses hommes. Sous son ordre, les soldats se mirent au garde à vous. Puis ils chargèrent leurs fusils.
"Sláinte chuig na fir agus go maire na mná go deo !" Hurla-t-il à pleins poumons.
Et, à l'ordre, les sept fusils tirèrent à l'unisson.
Je ne pris conscience que j'avais les yeux fermés seulement lorsque je les rouvris. Padraic était tombé. Les poignets toujours attachés derrière le poteau, les yeux ouverts, le dos voûté, une jambe en avant et l'autre repliée sous lui. Je le trouvai magnifique. On aurait dit une statue de marbre. Un prince qui partait avec toute sa fierté. J'espérai lui ressembler.
Padraic était parti, et c'était mon tour maintenant.
Je levai la tête vers l'officier qui accrochait le bout de tissu blanc sur ma poitrine. Ma respiration s'accéléra encore. Il me proposa le bandeau que je refusai à mon tour, souhaitant pouvoir regarder mes assassins dans le blanc des yeux avant de mourir. "Le condamné a quelque chose à déclarer?" me demanda-t-il sans me regarder, de cette voix qui montrait qu'il avait dû le répéter des centaines de fois dans des situations semblables. Je ne répondis pas, ce qui sembla l'agacer, et il retourna à sa place de bourreau.
"Présentez... Armes !"
Si cela avait été possible, mon cœur serait sorti de ma poitrine tant il battait fort contre mes cotes douloureuses.
"Chargez... Armes !"
Ma respiration s'accéléra encore, et je ne savais pas que c'était possible. Une légère rafale de vent souffla sur mon visage trempé de sueur.
"En joue !"
Une rafale suivie par une autre. J'adressai un dernier regard à mes assassins et je fermai les yeux et levai la tête. Le vent doux d'Irlande. C'était tout ce qui importait. Je n'irai pas au paradis, je serai le vent, je serai le vent frais et doux de l'Irlande. Le vent qui fait tourner la girouette sur la ferme MacAllister, celui qui soulève les jupons des femmes, celui qui soutient l'adolescent qui s'offre à lui en haut d'une colline. Je serai le vent, et sa caresse dans mes cheveux me rappela celle de ma mère quand elle me chantait cette chanson. Elle résonna dans ma tête l'espace d'une seconde.
Et l'ordre tomba comme la lame d'une guillotine.
"Feu !"
Une détonation titanesque retentit, et la douleur me transperça, me transcenda, s'insinua dans chaque minuscule fibre de mon corps tandis qu'une bourrasque de vent terrible souffla dans mes cheveux.
Puis vint le néant.

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Dernière édition par Alban O'Murchú le Mer 15 Juil - 17:07, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Jeu 25 Juin - 23:03

Chapitre 10
Níor dhún Dia doras riamh nár oscail Sé ceann eile.
["Dieu ne ferme jamais une porte sans en ouvrir une autre." proverbe irlandais.]

La vie est une bénédiction. Vivre est très douloureux, mais la douleur nous permet de nous sentir vivant. Je me suis toujours figuré la mort comme un repos paisible, comme une désincarnation. Où rien n'a d'importance et où aucun sentiment ne nous touche. Aucune sensation, ni douleur, ni joie, ni tristesse. Juste la mort, le néant.
Je ne me suis jamais senti aussi vivant que lorsque j'ouvrai grands les yeux et la bouche et que l'air chaud et chargé de poussière vint gonfler mes poumons meurtris. Je hurlai, comme lorsqu'un bébé qui vient de naître prend sa première respiration. La douleur était à peine soutenable, mais elle était bien là, et j'étais bien vivant. Ce fut ma seconde naissance.
Ma peau était couverte de plâtre et de pierres, mon corps entièrement enseveli sous les gravats. Ma tête dépassait à peine, inconfortablement coincée entre mon poteau d'exécution et une brique chaude. La fumée me brûla la gorge et les yeux, et le goût fade du plâtre régnait en maître dans ma bouche. Je serrai les mâchoires, sentant la poussière crisser entre mes dents.
Il fallait que je me dégage, il fallait que je me sorte de là. Et rien d'autre n'avait d'importance.
Je tirai sur mes liens jusqu'à ce que la corde cède, ignorant sa morsure impitoyable sur mes poignets. Puis je dégageai les pierres une à une, dévoilant toujours un peu plus de mon corps déformé et couvert de sang séché mélangé à la poussière. Je pris appui sur un monticule de gravats branlant et dûs m'y reprendre à trois fois avant d'arriver à me hisser sur mes jambes tremblantes.
Je pris conscience de ce qui m'entourait à ce moment là. Une explosion phénoménale avait balayé le bâtiment entier et attaqué les bâtiments voisins. Tout autour de moi n'était que chaos, des bouts de corps se mêlant aux pans de murs et aux poutres.
Pierce avait choisi ce jour, cette heure, cette minute et cette seconde pour faire exploser la caserne. Pour venger ses camarades tombés et exécutés, pour se racheter de sa lâcheté. Il m'avait sauvé la vie, mais je doute qu'il l'eut jamais su.
À quelques secondes près, il aurait peut être pu sauver celle de Padraic. Mais là encore, peut-être que Padraic n'aurait pas survécu à l'explosion.
Je levai la tête vers le ciel orangé et le vent vint murmurer dans les décombres fumants. J'étais en vie, et il s'en était fallu d'un hasard à peine croyable.
Le soleil était en train de se coucher, je n'avais pas dû être inconscient très longtemps. J'eus soudainement peur que d'autres anglais ne viennent pour voir s'il y avait des survivants, et pris le parti de déguerpir le plus vite possible. Rassemblant tout mon courage, je mis un pied devant l'autre. Mon attelle avait disparu, probablement détruite, et le premier pas m'arracha un hurlement déchirant. Je me mordis la lèvre et continuai à marcher, un pas après l'autre, et au prix d'efforts inimaginables, je parvins finalement à me mettre à l'abri, au coin d'une rue.
Je me laissai glisser contre le mur et j'entrepris de m'ausculter pour voir l'étendue de mes blessures. J'étais littéralement un miraculé, car à part les blessures infligées par les anglais lors de ma rétention, je n'avais rien d'autre que des plaies superficielles... Et une oreille qui saignait abondamment. Mon anneau avait été arraché avec mon lobe et un sifflement aigu se fit entendre, comme en réaction à cette découverte. Mon tympan avait explosé, et le hurlement continu me tordit en deux. Je tenais mon oreille, pressant mes deux mains dessus en espérant faire taire le vacarme insupportable, mais rien n'y faisait. Je restai plusieurs heures, le dos contre le mur, les jambes à plat parterre, plié en deux en me tenant l'oreille, gémissant. Je ne trouvais plus la force ni le courage de bouger.
Quand le soleil se retira complètement et que l'obscurité reprit ses droits, je n'avais toujours pas bougé. Je pensais à me laisser mourir ici. Le sifflement n'avait pas baissé en intensité et mon oreille saignait toujours.
Il fallut que je voie à nouveau la mort de près pour me décider à partir. Elle prit cette fois la forme d'un hurlement de femme. Mon autre oreille avait été épargnée, alors je l'entendis sans peine. Il se répéta trois fois. Je bondis sur mes jambes mal assurées et je me mis à la recherche de la source de ce bruit. Plus je m'en rapprochai, plus je sentais une chaleur réconfortante émaner de ma propre peau. Le sifflement de mon oreille baissa en intensité et finit par se taire lorsque je vis la silhouette de la mort se découper sur un mur blanc à quelques mètres de moi.
C'était un homme, un très grand homme. Il portait un manteau qui lui tombait jusqu'aux mollets. Il était de dos, mais je devinais son visage par sa posture. Je le hélai en le priant de bien vouloir m'aider quand ce détail me frappa. Il était penché en avant sur une autre forme. Une femme. La femme qui avait hurlé.
Elle s'effondra sans vie à ses pieds lorsqu'il la lâcha pour se tourner vers moi. Ses yeux vermillon luisaient dans l'obscurité, et quand il s'approcha, je vis que ses lèvres étaient trop rouges. Beaucoup trop rouges. Il était d'une beauté peu commune, et d'une pâleur cadavérique. Il me sourit et découvrit deux rangées de dents parfaitement plantées, tellement blanches qu'elles étaient parfaitement visibles dans la nuit. Et tâchées de sang.
J'étais pétrifié, incapable de bouger. Il se pencha sur mon cou pour y planter ses dents mais quelque chose l'arrêta. Un feulement terrifiant s'échappa de ses lèvres et ce bruit inquiétant me ramena à la conscience. Je le poussai en arrière par pur instinct de survie, mais mes mains ne rencontrèrent qu'une matière aussi froide et solide que le marbre. Il ne recula pas d'un pouce. À la place, il me saisit par l'épaule et me jeta au sol. Je tentai de me débattre, mais il se montra trop rapide et agile pour moi, et ce fut sans peine qu'il me souleva et me jeta contre un mur. Je sentis mes vertèbres se rompre, et la dernière chose que je vis, c'était son sourire satisfait, alors que mes yeux roulaient en arrière et que je sombrai à nouveau dans le néant.
Quel dommage, me dis-je. Survivre à une exécution pour finir ainsi. Quel dommage...
Et tandis que je sombrais dans une inconscience fébrile, je sentis la fièvre implacable s'emparer de tout mon être.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Lun 7 Sep - 20:23

Chapitre 11
Luigh leis an uan, agus éirigh leis an éan.
["Couches-toi avec l'agneau et lèves-toi avec l'oiseau." proverbe irlandais.]

Je ne me souviens pas très clairement des jours suivants. La fièvre avait prit possession de mon esprit et m'empêchait de rester conscient longtemps. Quelques images diffuses me reviennent, cependant. Des sensations, aussi. Un peu comme ces souvenirs d'enfance qui vous échappent plus vous tentez de vous les rappeler.
Je me souviens d'un visage flou encadré de boucles blondes. Je me souviens d'une main sur mon front. De l'odeur d'un baume aux plantes, et du bruit de la bouilloire qui chauffe. Je me souviens de ma propre voix, de paroles insensées qui m'étaient arrachées par la fièvre. Je me souviens de la douleur, aussi, mais surtout du confort. Du bien-être total qui m'entourait comme un cocon. J'étais un oisillon qui, après avoir raté son envol, revenait au nid pour trouver du réconfort.
Et au fil des jours, les images deviennent plus nettes. La lampe sur la table de nuit, les draps immaculés, l'attelle à ma jambe, les fissures sur le plafond, la toile d'araignée sur la poutre. Des détails, essentiellement. Et cette sensation tellement agréable... La sensation que tout était à sa place, que tout allait pour le mieux. Sans avoir complètement repris conscience, j'étais déjà heureux.
Une nuit, j'ouvrai les yeux pour la première fois, réveillé par le bourdonnement d'un insecte attiré par la lumière. Je regardai autour de moi, et ces détails me reviennent aussi clairement que si je les avais devant les yeux alors que j‘écris ces lignes: une pièce toute simple, le sol était en carreaux irréguliers, il y avait une cuisinière en fonte, une bassine d'eau avec quelques assiettes dedans, une table, trois chaises, et un fil qui allait d'un coin à l'autre de la pièce et où étaient suspendus des habits et des torchons. Et, à côté, sur le fauteuil près du lit où j'étais allongé, se trouvait mon épiphanie.
Elle était d'une beauté à couper le souffle. Avec ses cheveux blonds et son air paisible, elle avait l'air d'un ange. D'une apparition. Je détaillai minutieusement son visage. Il était d'une finesse incroyable, des sourcils fins, un petit nez légèrement relevé, avec des lèvres pleines et un air de petite fille. Elle était magnifique, merveilleuse, aucun mot ne saurait décrire le souvenir que j'ai d'elle. C'était un ange, une déesse descendue sur Terre. Pour moi.
Je ressentis une attraction incroyable pour elle. Elle était un soleil et je n'étais qu'une planète qui ne pouvait faire autrement que graviter autour. Elle était l'aimant et moi le bouton en fer. Elle était la pomme et j'étais Ève, elle était l'amour et moi la haine, elle était Dieu et j'étais l'univers. Elle était la Femme, et j'étais l'Homme.
J'en tombai éperdument amoureux. Comme aspiré dans un Maelström, comme sautant d'une falaise, la chute fut vertigineuse, et je savais qu'il n'y avait pas de fond. Je tombais sans m'arrêter dans mon amour pour elle alors que je ne l'avais vue pour la première fois que quelques secondes auparavant.
Je passai la nuit à la regarder. Je ne me rendis compte que je m'étais endormi que lorsqu'elle me réveilla en posant un bol chaud sur mon torse.
Lorsque j'ouvris les yeux, elle parut d'abord surprise, puis inquiète, et enfin soulagée.
Ces yeux...
"Eh bien..." Sa voix était d'une clarté comparable à celle des clochettes que portent les lutins dans la légende. "J'ai cru que vous étiez mort. Vous étiez tellement mal en point quand je vous ai ramené ici..." Elle sourit, et je sentis mon cœur fondre. J'ouvris la bouche pour parler, mais rien ne vint. Je tentai une seconde fois, mais là encore, silence. Elle rit. Elle rit, et son rire est la plus douce musique que j'aie jamais entendu.
"Vous avez dû en voir des vertes et des pas mûres pour finir comme ça. Mais ça ne me regarde pas."
Elle porta une cuillère de soupe chaude à ma bouche.
"Mangez. Quand vous serez rétabli, vous repartirez, et vous n'aurez pas à me remercier."
Rien que la notion de partir me glaça le sang. Elle se rendit compte de mon trouble, mais ne dit rien. Quand j'eus fini de manger, elle se leva et alla laver le bol dans la grande bassine.
"Je m'appelle Ewelyn." Me dit-elle. "Ewelyn O'Malley."
Je rassemblai tout mon courage pour parler et je ne parvins qu'à prononcer mon prénom d'une voix rauque. "Alban."
"Alban. Je suis contente que vous ayez survécu. Vous avez plutôt bonne mine pour quelqu'un qui semblait au seuil de la mort."
Je la quittai des yeux pour la première fois pour évaluer mon état physique. Elle m'avait mis une chemise qui était restée ouverte, et mon torse semblait différent. Plus musclé. Mes côtes n'étaient presque plus visibles, et ma peau était moins pâle. J'attribuai cela à ses bons soins.
"Comment vous vous sentez?"
J'aurais voulu lui répondre que je ne m'étais jamais senti aussi bien, mais je n'arrivais pas à parler, alors j'opinai simplement.
"La fièvre est toujours là, mais elle finira par partir."
Je levai la main pour la poser sur mon front, et je vis. Mes ongles avaient repoussé, et mes doigts étaient plus larges, plus forts. Mon bras aussi, et mon biceps était bien visible quand je pris ma température. De ce côté là, par contre, tout avait l'air normal.
"Vous avez de la fièvre, gros bêta." Dit-elle en riant. "Votre main est à la même température que votre corps. Vous ne risquez pas de vous rendre compte de votre fièvre."
Je me contentai de sourire. Les trémolos que prenaient sa voix étaient comparables à ceux d'une mère qui parle à son enfant.
Elle était vraiment d'une beauté phénoménale. Et chaque geste qu'elle faisait était empreint d'une grâce incroyable.
C'était une "bonne-âme". Padraic avait plusieurs fois évoqué ce sujet. Les femmes, les infirmes et les vieux aidaient parfois les hommes blessés, les remettaient sur pied pour qu'ils repartent au combat. C'était leur contribution à la liberté de l'Irlande.
Mais je n'avais aucunement l'intention de partir.
Un homme de mon âge entra, il lui manquait la jambe gauche et il marchait appuyé sur une béquille en bois. Il enlaça Ewelyn et je sentis une pointe de jalousie dans le fond de ma gorge. Et pourtant, quelque chose dans le regard de cet homme-là était profondément bienveillant, et ma jalousie disparut aussitôt qu'il retira son chapeau pour me saluer.
"Vous êtes réveillé? C'est une bonne nouvelle!" Il vint s'asseoir sur le fauteuil et me tendit sa main d'un geste amical après avoir posé son chapeau sur ses genoux. "Je suis Adrien. Et ça, c'est ma sœur, Ewelyn." Dit-il en indiquant ma déesse d'un mouvement de tête.
Je me redressai pour lui serrer la main. C'était son frère. Malgré tout, je ne pouvais m'empêcher de me sentir soulagé. Sa poignée de main était fraiche, et il rit.
"Ben dites donc, vous avez encore beaucoup de fièvre. Comment va votre jambe?" Il était d'un tempérament très actif, puisqu'il n'arrêtait pas de bouger sur sa chaise, m'adressant des gestes de la tête et des mains.
"Laisse-le tranquille, Drien. Et on a déjà été présentés. Il s'appelle Alban."
Il m'adressa un clin d'œil complice. "Faut jamais contrarier les femmes, hein? Bon, Alban, j'vous laisse vous reposer, alors. Je repasserai demain avec d'autres choses à manger."
Je lui souris et m'assis contre le mur. Il m'aida du mieux qu'il put, et puis il partit comme il était entré, laissant un paquet sur la table.
"Faut pas se fier aux apparences, il a peut-être un peu la bougeotte, mais c'est pas un mauvais bougre."
Je ne pouvais m'empêcher de sourire quand je la regardais. Finalement, toutes mes mésaventures avaient été un prix bien dérisoire à payer pour rencontrer une telle créature.
Les jours passèrent, et je récupérais à vue d'œil, même si la fièvre ne partait pas. D'ailleurs, je ne me sentais ni vaseux ni assommé comme lorsqu'on a de la fièvre. Je me sentais parfaitement bien. Au bout d'une semaine, Ewelyn enleva mes attelles et m'aida à me lever. J'arrivais à parler normalement, et ma voix avait changé. Elle était plus grave, c'était une voix d'homme.
Je choisis de dormir dans le fauteuil, prétextant y être plus à l'aise. Mais c'était seulement pour qu'elle puisse dormir confortablement dans son lit que j'avais injustement revendiqué jusqu'alors.
Elle me laissa me laver et me raser seul, et je me rendis compte à quel point mon corps avait changé. Ma peau était plus douce, et mes membres plus puissants. J'avais un peu grandi aussi, et ne gardais aucune cicatrice de tous les mauvais traitements qui m'avaient été infligés. Pourtant, lorsque je me rasai, je remarquai une différence notable sur mon visage. Une mèche grisâtre dans mes cheveux noirs. Une mèche grise, presque blanche, qui contrastait beaucoup avec le reste. J'en cherchai d'autres, me disant qu'une unique mèche n'avait pas pu apparaître comme ça, toute seule. Mais je n'en trouvai pas. Mon lobe était intact, toujours percé d'un petit trou, comme si rien n'était jamais arrivé.
Mes cernes n'étaient presque plus visibles. J'avais bien meilleure mine que quand j'avais quitté Cilenárrgond. Peut-être était-ce ça, l'amour? En tout cas, personne ne me l'expliqua jamais.
Ewelyn commençait à se faire du soucis à propos de cette fièvre qui ne partait pas, mais comme je me sentais bien, je tentai de la rassurer. Je lui dis qu'une fois la fièvre partie, je retournerai combattre. Plus ou moins inconsciemment, je priais pour que la fièvre reste, et elle ne s'en alla jamais. Encore aujourd'hui, elle est toujours là.
Je n'eus donc jamais à partir.



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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Mar 8 Sep - 14:34

Chapitre 12.
Níor chuaigh fial riamh go hIfreann.
["Les généreux n’iront jamais en enfer." proverbe irlandais. ]


Les jours passaient et tout semblait parfait.
Je me mis bientôt en quête d’un travail pour remercier Ewelyn et son frère, et j’en trouvai au pub sans nom du coin de la rue. Le propriétaire était un homme très vieux et très gros, bon vivant et généreux du nom de Donny « the Bottle » Tutle. Il fumait toujours sa pipe du côté gauche et sur sa barbe, du côté gauche, se trouvait une marque jaunâtre, alors que l’autre côté était blanc. Ce détail me fait sourire, je trouve ça étonnant d’arriver à m‘en souvenir après toutes ces années. Ses tâches de rousseur lui donnaient l’air d’être constamment saoul, même si je suppose qu’au fond, c’était le cas. Il était toujours souriant, et je pense qu’il me considérait un peu comme le fils qu’il n’avait jamais eu car sa femme était morte des mains des anglais pendant leur première razzia sur Dublin en 1919 et il n’avait pas d’enfants. Mon travail consistait essentiellement à passer le balai, laver les vitres et vérifier l’acidité de la bière, mais il m’arrivait de donner un coup de main, les soirs de bal, quand Tutle était débordé et trop ivre pour assurer le service. Les gens m’appréciaient beaucoup, et comme ils ignoraient mon nom, ils me baptisèrent affectueusement Cieran. Dans leur bouche, le surnom était agréable, réconfortant, alors qu’il m’avait apporté tant de souffrances dans mon enfance…
Donny me nomma « deputy Bottle » (« adjoint à la Bouteille », NdT), ce qui consistait à finir les bouteilles avec lui à la fermeture et à être considéré comme le deuxième gérant de l’établissement. Les bals étaient encore plus animés qu’à Cilenárrgond. Il y avait beaucoup plus de monde, une quinzaine de musiciens (tous de métier) et une quantité d’alcool incroyable. La musique était plus rapide, plus entrainante, plus joyeuse encore, comme si nous faisions tout notre possible pour faire le plus de bruit, afin que les anglais l’entendent. Tous les samedis soirs, les murs de Dublin vibraient au son de la cornemuse et du drum. La bière de Donny avait un caractère aussi prononcé que lui, elle était amère et forte, mais loin d’être mauvaise. J’appris à servir une chope sans trop faire mousser l’ambre, à faire la différence entre un shooter et un bock, ou encore à porter dix bières sur un plateau sans en renverser une goutte. Mon agilité s’avéra très utile, surtout les soirs de bal, où j’arrivais à me faufiler dans la foule. C’était même devenu une attraction, si bien qu’on me mit à l’épreuve et qu’une après midi de temps en temps, les Dublinois s’amusaient à me construire un parcours d’obstacles avec tables retournées, chaises renversées et sols glissants que je devais franchir sans renverser les verres sur le plateau. À l’étonnement général, je m’en sortais toujours avec les honneurs.
Les dockers racontaient souvent des histoires sur les fantômes de Dublin, que j’écoutais avec attention sous les soupirs maternels d’Ewelyn qui ponctuait toujours ces récits par des « Ne lui raconte pas ça, il va faire des cauchemars » ou des « C’est impossible, arrête de raconter des bêtises ». Mais ce que j’aimais le plus, c’était quand les marins revenaient de quelque pays exotique et qu’ils nous racontaient leur périple. Ces soirs là étaient mes préférés. Donny restait ouvert plus tard que d’habitude, et il offrait souvent le repas aux conteurs. J’appris qu’on parlait anglais jusqu’en Inde, et que l’Amérique était le pays de la liberté. Je rêvais à Venise, à New York, à Rio, à Tripoli. Et quand le pub fermait, le matin, aux aurores, que les marins repartaient pour leur destination inconnue, je les enviais, et mon cœur se serrait. Mais dès qu’Ewelyn posait son regard bienveillant sur moi, je me disais que finalement, j’étais très heureux là où j’étais, et que rien ne pourrait jamais me faire partir d’ici.
Drien passait beaucoup de temps avec nous. Son handicap lui empêchant de trop se déplacer, il se mit à la plonge, et les verres du pub sans nom ne furent jamais aussi propres. Il mettait tellement d’ardeur à frotter les verres dans l’eau tiède que c’en était attendrissant. Donny lui donnait souvent des étrennes pour ses services, et cela ne faisait que rendre Drien encore plus assidu dans son travail.
Le soir de la St Patrick de l’année 1921, Donny offrit la tournée générale et il nous convia à sortir avec nos bières. Nous sortîmes, et il nous rejoignit avec une bouteille de mousseux qu’il gardait précieusement dans la cave. Il se tenait face à moi, dos au pub, et demanda à Drien d’attacher la bouteille à une corde. Il éclata de son rire gras et bienveillant et me dit: « il fallait bien que ce pub ait un nom un jour, non? » Drien lui tendit la bouteille attachée à la corde, elle-même attachée à la pancarte vierge du pub, et Donny reprit: « On baptise nos navires comme ça, pourquoi on baptiserait pas nos pubs aussi? Je crois que tout le monde est de mon avis, alors c’est au plus jeune de lancer la bouteille. » Son geste était tendre, fier et un peu mal assuré, mais j’en fus profondément touché. Il me tendit la bouteille, sa bouteille, celle qu’il gardait depuis plus de vingt ans, et il me dit de la lancer de toutes mes forces. Les gens riaient, ils me hélaient et m’encourageaient, et dans la foule, je perçus à la sauvette le regard d’Ewelyn. Je lançai la bouteille, et elle se cassa net contre la poutre verticale à côté de la porte, répandant des bouts de verre et du mousseux nauséabond sur les vitres du pub et les pavés du sol. « À Cieran ! Et au Cieran ! ». Et à ce moment précis, Ewelyn me serra dans ses bras et m’embrassa tendrement sous les hourras des Dublinois.
C’est ainsi que le pub sans nom de Dunaway Street fut baptisé comme le petit paysan qui avait été arraché à son village, fait prisonnier par l’ennemi et avait fini par trouver refuge dans le giron de son ange gardien. Cieran, aux cheveux noirs. Le Cieran est aujourd’hui encore un établissement très fréquenté de Dublin. Et je pense que, si les tenanciers sont irlandais, ils racontent sûrement encore l’histoire qui va avec le nom et la vieille photo accrochée derrière le comptoir, les soirs de veillée, une bière à la main.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   Mer 9 Sep - 19:22

Chapitre 13.
Níl aon leigheas ar an ngrá ach pósadh.
["le seul remède à l’amour, c’est le mariage." proverbe irlandais.]

Ma relation avec Ewelyn était loin d’être simple. Nous étions comme deux adolescents, trop timides pour soutenir le regard de l’autre sans rougir, trop réservés pour oser un quelconque contact physique, trop impressionnés pour mentionner l’évènement de la St Patrick. Mais le fait était bien réel, elle m’avait embrassé. La douceur de ses lèvres simplement posées sur les miennes me hantait. Son étreinte avait été tendre, caressante, comme une brise légère. Et sa forme frêle emmêlée à la mienne dans les rues poisseuses de Dublin le soir de la St Patrick m’inspirait des sonnets et autres chansons.
Donny aimait nous titiller sur ce sujet. Je le voyais friser ses moustaches de plaisir quand Ewelyn et moi rougissions à un sous-entendu de sa part. Drien s’y mit aussi, si bien qu’au final, même les clients du pub nous cherchaient. Un prêtre me proposa de me la donner en mariage, et Drien me pressa d’accepter. Heureusement, Ewelyn n’était pas là à ce moment, sinon je crois que nous aurions tous deux piqué un fard à en faire pâlir une tomate. Je répondis simplement que je devais y réfléchir, et le prêtre et Drien se lancèrent un regard entendu avant d’éclater de rire, bientôt suivis par la moitié des clients présents.
L’idée m’empêchait de dormir. Je la regardais soupirer dans son sommeil, la couverture remontée jusqu’aux épaules, et je ne pouvais m’empêcher de me demander… Est-ce que ça changerait quelque-chose? Est-ce que le risque de nous voir nous éloigner à cause d’un mariage valait la chandelle? Est-ce que c’était un risque calculé? Et si jamais ça marchait? Et si jamais nous fondions une famille?
Ma tête était pleine de questions, et je n’avais personne à qui les poser, alors je me tournai, en bon irlandais, vers le prêtre. Le matin même, je me rendis à l’église et lui demandai confesse. Il me mena au confessionnal et je lui livrai toute l’histoire. Il resta silencieux un moment, et à travers les barreaux croisés, je le vis sourire.
« Mon fils, tu me racontes cette histoire, mais je ne peux choisir pour toi. Tu t’adresses à un homme d’Eglise, qui ne peut que te transmettre la parole de Dieu. Et Dieu est amour, alors Sa parole que je te transmet ne peut être autre que celle-ci: épouse ta femme si tu te sens capable de la chérir jusqu‘à ce que la mort vous sépare.
- Mon père, avais-je répondu, je la chéris déjà plus que tout ce qui est matériel et immatériel sur cette Terre. Je ne sais pas si un mariage y changerait quoi que ce soit. »
C’est alors qu’il me posa une question épineuse qui me hante toujours.
« Est-ce que tu la désires? »
Le pêcher de chair avant le mariage est un pêcher de luxure, et donc puni par le catholicisme. Je le savais bien, mais c’était une des raisons qui faisaient pencher la balance du côté du non. J’étais terrifié, en réalité. Personne ne m’avait expliqué comment c’était sensé se passer, ni quand, hormis les vagues évocations un peu vaseuses les soirs de beuveries au pub. J’étais pétrifié par l’inconnu, la peur de mal faire, qu’elle se moque de moi, ou pire, qu’elle soit déçue.
« Je ne sais pas, mon père. J’aime lui prendre la main, et je me sens bien quand elle est à côté de moi. Je n’ai pas envie de l’épouser pour qu’elle m’appartienne, parce qu’elle me semble être un don du ciel et donc que ce serait pêcher d’avarice que de la vouloir pour moi tout seul. »
Il ouvrit le volet du confessionnal et me sourit, les yeux illuminés.
« Mon fils, tu as été touché par la divine providence. Tu ressens le plus beau sentiment que tu pourras jamais éprouver. C’est la plus belle chose qui puisse t’arriver. Epouse-la, et je vous marierai en Son nom, car les mariages d’amour sont les plus durables et les plus beaux. Ils sont directement Son œuvre, et tu ne dois pas laisser la Divine Providence s’échapper sans y avoir goûté. La nuit de noces n’est qu’une formalité. Ne t’arrêtes pas à cause de l’appréhension. Sois un homme, et demande-lui de devenir ta femme. Elle acceptera, et vous serez heureux. »
La promesse du prêtre continue d’avoir des échos dans ma tête. Sur le moment, tout semblait si simple… La demander en mariage, l’épouser, passer la nuit de noces tant bien que mal, et vivre heureux pour toujours. Rien que la première étape était en fait un gigantesque obstacle que je ne savais pas vraiment comment franchir. Mais plus grand obstacle restait encore la nuit de noces.
Le désir et l’amour étaient deux choses qui m’étaient parfaitement inconnues, et j’étais pétrifié à l’idée de me retrouver nu en face d’elle. Elle avait déjà dû me voir nu, car elle s’était occupé de moi quand elle m’avait récupéré, mais ce n’était pas pareil. Au comble de la nervosité, je demandai conseil à Donny alors que nous mettions les chaises sur les tables avant de fermer.
« Avec les femmes, c’est pas compliqué. » Me confia-t-il. « Y en a qui aiment la sensualité, d’autres qui versent dans la brutalité. Ta petite aime sûrement la tendresse, alors contente-toi de la prendre dans tes bras. La suite viendra toute seule, tu verras. »
Le soir même, je la regardai s’endormir en réfléchissant à toute cette histoire. Ma décision était prise. Le lundi suivant, j’irai la demander à son frère, je demanderais une avance sur mon salaire à Donny, et j’irais lui acheter une bague à la bijouterie de Sunday Avenue. Ensuite, nous irions ensemble au petit parc de Bellhop Street et je lui ferais ma demande. Quelque chose de simple et sans prétentions, comme la bague. Nous nous marierions, et nous serions heureux pour toujours.
Simple. Très simple. Du moins, tout aurait été très simple si le destin ne s’en était pas mêlé, une fois de plus.

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MessageSujet: Re: Dialann - Alban O'Murchú.   

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Dialann - Alban O'Murchú.
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